7
Les deux battants de la porte occidentale étaient largement ouverts sur le désert. La douce clarté du matin pénétrait dans le passage semblable à un tunnel, sous les deux tourelles. Un long train d’ânes lourdement chargés avançait vers l’air pur et frais hors de l’enceinte. L’une derrière l’autre, les bêtes empruntèrent la piste, guidées par l’ânier choisi par Sechou pour prendre la tête de la caravane. Une bande de chiens sauvages surgit de nulle part pour courir à leur côté.
Les âniers faisaient claquer la lanière courte de leur fouet afin que les bêtes les plus fringantes marchent en ligne. Les ânons gambadaient autour de leur mère. Chaque fois qu’un sabot frappait le sol, un peu de poussière s’élevait derrière lui. Bientôt une fine nuée se forma au-dessus d’eux et teinta le ciel d’or mat.
Bak, qui était monté sur les remparts afin de voir la caravane s’ébranler, observa ce nuage doré pareil à une oriflamme. Un spectacle superbe, mais un signal mortel qui, dans moins d’une heure, serait visible de très loin. L’invite à une attaque.
Un cri perçant fit tourner toutes les têtes. Une sentinelle se précipitait vers la tour d’angle, le long du parapet couronnant le mur sud. Bak courut à sa rencontre sur le chemin de ronde. Il ne voyait rien d’anormal, toutefois la sentinelle réagissait clairement à un problème urgent.
Soudain, Bak distingua un homme qui se hissait entre deux créneaux près de la tour. Au même instant, un grand oiseau gris prit son essor. Il vola au-dessus des remparts, puis s’immobilisa brusquement, comme porté par un dieu. À grands battements d’ailes, poussant des cris frénétiques, il tenta de se libérer d’une longue corde fixée au parapet.
Le garde avait moins de distance à parcourir et parvint aux créneaux avant Bak. Il regarda en bas et se mit à hurler. L’oiseau se débattit de plus belle. Bak dépassa enfin la tour et rejoignit le soldat. Passant la tête entre les créneaux, il vit que l’homme descendait la muraille avec agilité en prenant prise sur les briques érodées.
Avec un juron furieux, la sentinelle jeta sa lance en direction du fugitif. Celui-ci fut touché à l’épaule et le sang coula, mais la douleur ne le ralentit pas. Il se laissa tomber sur le sable et s’apprêtait à fuir vers le désert, quand il repéra des gens de la caravane qui accouraient dans sa direction. Alors, il fonça droit vers le fleuve et disparut dans un bosquet, au bord de l’eau.
Bak leva les yeux vers le rapace, qui se démenait et réclamait à grands cris sa liberté. Un faucon, l’oiseau sacré d’Horus. Une longue corde reliée à sa patte était fixée à une lance, elle-même profondément enfoncée dans le parapet. Bak ne connaissait rien à la fauconnerie, toutefois il savait une chose : nul n’aurait pu approcher l’oiseau de proie sans posséder une certaine expérience. Il se pencha et appela afin qu’on vienne l’aider.
Un ânier de Bouhen, muni d’épais gants de cuir, montra la patience et la douceur d’un homme habitué à ce genre d’oiseaux. Il fit descendre le faucon et lui couvrit la tête pour l’apaiser. C’était un magnifique volatile, long de plus d’une coudée de la tête à la queue, dont les plumes gris foncé s’éclaircissaient sur le ventre. Un prédateur à l’œil perçant quand il chassait, un compagnon doux et affectueux dès qu’il était rassasié. Du moins, au dire de l’ânier.
— Pourquoi, au nom d’Amon, a-t-on accroché cet oiseau là-haut ? interrogea Neboua.
— C’était un geste lourd de sous-entendus, expliqua Bak. L’homme l’a installé bien en évidence avant de prendre la fuite. Nous étions censés le voir au moment du départ.
— Mais pourquoi ? répéta Neboua.
Bak avait eu tout le loisir de réfléchir en attendant qu’on vienne délivrer le rapace.
— Le faucon est une créature du désert, Neboua. L’emblème d’Horus.
— Tu ne supposes quand même pas que…
— Hor-pen-Dechret. Le Faucon du désert. Par cet oiseau, il a voulu annoncer son retour.
— Non, je n’y crois pas. Il aime montrer sa puissance, prouver qu’il est plus hardi et rusé que les autres. Mais ça… Non, ça ne peut être vrai.
Cependant, Neboua n’était plus aussi sûr de lui.
Bak songea aux nombreux objets précieux qu’il avait vus dans le pavillon ; beaucoup d’autres devaient se trouver derrière les tentures. Si Hor-pen-Dechret n’en avait pas encore entendu parler, cela ne tarderait guère. Et vu que les histoires se multipliaient plus vite le long du fleuve que les pucerons sur une fleur… La simple idée du risque qu’ils couraient lui était odieuse.
— Je te conseille de te rendre dans la nouvelle forteresse par le fleuve, inspecteur.
Neboua se comportait avec une courtoisie exemplaire, voire excessive. Il ne voulait plus penser à l’incident du faucon et se concentrait sur les questions pratiques.
— Elle n’est pas loin de Kor, mais cela irait beaucoup plus vite que par la piste, avec la caravane. De toute façon, il te faudra un bateau pour aller sur l’île où elle se trouve. Autant accomplir tout le trajet de manière confortable.
Jusqu’alors, Amonked paraissait ignorer la confrontation de la veille avec Horhotep, mais Neboua et Bak ne doutaient pas que le conseiller la lui avait relatée en se mettant en valeur à leurs dépens.
— Ce serait certainement d’un grand intérêt pour le capitaine Minkheper, approuva Bak. S’il veut avoir une idée réelle du Ventre de Pierres, il doit non seulement s’entretenir avec les marins qui connaissent ces eaux, mais passer quelque temps sur le fleuve.
— J’avais prévu de rester avec la caravane jusqu’à Semneh, et de laisser les hommes et les bêtes se reposer chaque fois que j’irais inspecter une forteresse.
Amonked jeta un coup d’œil en direction d’Horhotep et fronça les sourcils avec contrariété. S’il voulait de l’aide pour prendre une décision, il manquait de chance. Son conseiller longeait la muraille, une lance à la main, et donnait de petits coups dans les briques pour en éprouver la solidité.
— Je ferais peut-être mieux de voyager en bateau. Cette fois-ci, en tout cas, nuança-t-il avec prudence.
Le pavillon avait été démonté, ses divers éléments répartis dans des paquets sur un petit groupe d’ânes. Nefret et sa servante Mesoutou, Paouah, Thaneni et Sennefer attendaient Amonked près de l’enceinte, au milieu des chaises à porteurs. Le scribe tenait le chien en laisse afin qu’il ne s’échappe pas pour rejoindre la meute. L’une des chaises était surmontée d’un dais afin de protéger le teint délicat de Nefret.
Bak ne cessait de penser au faucon et à la grande colonne de poussière.
— Il serait bon que la caravane ne s’arrête que pour la halte de la nuit.
— Jeune homme, je ne viens pas à Ouaouat pour remporter une course de vitesse entre Bouhen et Semneh.
— Une course de vitesse ? s’esclaffa Neboua, oubliant toute retenue. Avec une caravane de cette taille ?
Amonked parut ennuyé. Bak remarqua qu’Horhotep se hâtait de revenir vers eux. Il fallait régler cette affaire avant qu’il ne puisse s’en mêler.
— Le capitaine Neboua a raison, inspecteur. Ce n’est pas une question de vitesse. Une caravane, quelle qu’elle soit, a intérêt à avancer. Chaque fois que tu devras visiter une forteresse, qu’elle continue sa route sans toi. Sa longueur lui imposera une allure modeste et tu n’auras aucun mal à la rejoindre.
Neboua avait sûrement remarqué l’approche du conseiller, néanmoins il conserva un ton calme, une attitude posée et sereine.
— Le fleuve dans cette région comporte relativement peu de rapides, aussi tu pourras poursuivre vers l’amont lorsque tu auras fini. Il se pourrait même que la caravane ait à te rattraper, et non l’inverse.
— Voudrais-tu nous procurer un esquif, capitaine, pendant que je rassemble les hommes qui viendront avec moi ?
Amonked ne semblait pas avoir vu Horhotep, qui s’arrêta près de lui, l’air soupçonneux, se demandant ce qui s’était tramé pendant qu’il avait le dos tourné. Neboua laissa glisser son regard sur lui comme s’il n’était pas là et adressa à Amonked un sourire chaleureux.
— J’en serai ravi, inspecteur.
— Poursuis tranquillement tes occupations, recommanda Neboua à Bak. Je te préviendrai lorsque nous serons prêts à hisser les voiles.
Amonked n’a pas l’intention de nous emmener.
— Il l’aura.
L’inspecteur parlait avec Nefret, au milieu des chaises à porteurs. Mesoutou et les trois hommes qui se trouvaient auprès d’elle un peu plus tôt s’étaient éloignés, par discrétion. La concubine agrippa le bras d’Amonked, l’air grave, implorant. Il repoussa sa main, fit signe à Thaneni et Paouah de s’occuper de leur maîtresse et s’en alla.
— Ne traîne pas, quand je t’enverrai chercher, ajouta Neboua.
Bak était sidéré par la confiance dont son ami se montrait capable alors que tout était contre eux.
— Nous avons promis, de même que Thouti, de ne pas nous immiscer dans ses affaires. Allons-nous manquer à notre parole ?
— Nous ne manquerons à rien du tout s’il décide de nous inviter.
Neboua éclata de rire et se dirigea vers la porte de l’enceinte qui donnait sur le quai. Bak ne savait ce qu’il préparait, mais à en juger d’après son air malicieux, on pouvait s’attendre à un renversement de situation.
Bak trouva le lieutenant Merymosé en compagnie de son sergent, de Sechou et d’un ânier dont les douze bêtes attendaient de recevoir leur faix. Ils observaient les gardes de la capitale, qui couraient en tous sens pour empaqueter leurs affaires. Sechou pinçait ses lèvres avec irritation. Merymosé rougissait de honte. Le sergent Roï, les mains sur les hanches, semblait excédé par les hommes dont il était responsable. Bak comprit en s’approchant qu’ils ne rangeaient pas, mais remballaient. La contrariété de Sechou n’était pas surprenante.
— Si les gardes de notre souveraine sont du même acabit, je tremble pour sa sécurité, remarqua-t-il sans prendre la peine de baisser la voix. Regarde-moi ça : des balourds, tous autant qu’ils sont.
— Tu aurais dû voir ce qu’ils croyaient faire porter à mes bêtes, dit l’ânier, révolté. Des charges déséquilibrées, si mal fixées qu’ils auraient semé les vivres et l’équipement tout le long de la piste. La moitié de mes ânes se seraient écroulés d’épuisement.
— Ils apprendront, affirma Sechou, méprisant. Même si je dois les emmener un par un dans le désert et tout leur enseigner à coups de pied dans le cul.
Les gardes le regardèrent à la dérobée pour voir s’il fallait prendre la menace au sérieux. À l’évidence, ils jugèrent que oui, car leurs mouvements devinrent frénétiques tandis que Merymosé s’empourprait de plus belle.
Bak concevait que des gardes royaux puissent ignorer les contraintes de la vie en plein air, mais on aurait dû les former quelques jours avant de quitter Ouaset. Merymosé et Roï avaient fait preuve de négligence.
— Je suis venu t’emprunter le lieutenant Merymosé, dit le policier en essayant de ne pas sourire de l’effroi des gardes.
— Prends-le ! Il ne me sert à rien, répondit Sechou, qui lança un regard noir au jeune officier.
Celui-ci parut immensément soulagé et emboîta le pas à Bak. Ils marchèrent côte à côte vers la porte occidentale. Lorsqu’ils s’arrêtèrent, hors de portée d’oreille de la sentinelle et des membres de la caravane, Merymosé semblait sur le point d’éclater.
— Je suis désolé, bredouilla-t-il au grand étonnement de Bak. On dirait que je ne vaux rien. Je croyais être un bon officier, et maintenant… Le sergent Roï me traite comme un gamin et s’interpose entre mes hommes et moi. Mais même s’il me laissait les coudées franches, je ne saurais pas quoi faire.
Il était anéanti par un sentiment d’échec. Bak apprécia sa franchise. Peu de jeunes officiers auraient montré une telle honnêteté, si désespéré que fût leur besoin de s’épancher.
— Est-ce le premier poste de commandement que tu occupes avec Roï ?
— Oui, lieutenant. Il était chargé de l’instruction des gardes. L’unité devait être dispersée dans plusieurs domaines de la Couronne. Au lieu de cela, quand j’ai reçu cette mission, on l’a placée tout entière sous mes ordres. Et Roï avec elle, ajouta-t-il d’une voix cassée.
— Tu n’as jamais été affecté en dehors de la maison royale ?
— Non, répondit Merymosé, qui respirait profondément pour se calmer. Je ne connais pas le désert, et j’ai appris à mes dépens que je ne sais ni diriger ni former des hommes, sans parler de m’en faire respecter. Que vais-je faire, lieutenant ?
Bak se rappela comme il avait souffert à cause d’un sergent hargneux. Celui-ci avait bien failli le briser. Il avait sapé en lui toute confiance, toute estime de soi avant qu’il ne se ressaisisse à force de colère et de rancœur. Ils s’étaient battus et la victoire de Bak avait mis un terme à ce jeu cruel.
— J’en parlerai au capitaine Neboua. Je suis sûr qu’il permettra à Dedou de te conseiller afin que tu mènes tes hommes comme il se doit. C’est un simple sergent, mais il possède l’expérience dont tu as besoin.
Le visage de Merymosé s’éclaira.
— Ce serait magnifique, lieutenant ! À force de passer pour un incapable, j’en viens à me mépriser.
— Toutefois, il ne peut t’aider à t’imposer face à Roï. Toi seul devras y parvenir. Tu seras alors en mesure de prendre ta place légitime à la tête de ta compagnie.
— Roï n’est pas un bon sergent. Il est aussi indolent qu’incompétent. Quand j’aurai appris comment me comporter, je lui réglerai son compte.
Ces paroles étaient une promesse que Bak accepta comme telle. Une autre épreuve attendait Merymosé, en la personne d’Horhotep, mais il se garda de le lui faire remarquer. La nuit passée, le jeune homme l’avait désarmé, ce qui exigeait beaucoup de courage et de résolution. Avec l’aide des dieux, il acquerrait la force de caractère qui lui manquait pour en finir non seulement avec le sergent, mais avec le conseiller.
Un braiment attira l’attention de Bak. Un âne gris foncé s’arc-boutait devant le passage ; les oreilles couchées en arrière, les jambes raidies, il montrait les dents. Jurant vertement, l’ânier le frappa sur le flanc du plat de la main. L’animal ne bougea pas. La sentinelle tendit le doigt vers un endroit au-dessus du passage, où plusieurs guêpes bourdonnaient autour de leur nid. L’ânier saisit la bride et tira sa bête jusqu’à ce qu’ils aient dépassé les insectes.
Neboua ne s’était toujours pas manifesté. S’il avait raison de penser qu’ils accompagneraient Amonked, le temps pressait.
— À Bouhen, as-tu passé la nuit à la caserne, ou avec les membres de l’expédition ?
— Dans la maison où ils étaient logés. Crois-tu que Roï aurait toléré que je reste près de mes hommes ? répondit Merymosé avec un sourire de dérision.
Bak fut heureux qu’il puisse rire de lui-même, une qualité précieuse vu les obstacles qu’il avait à surmonter.
— Tu sais que le prince Baket-Amon a été assassiné dans cette maison, et, je suppose, dans quelles circonstances.
— Oui. Amonked nous l’a appris la nuit dernière, pendant le repas du soir.
— L’as-tu vu, le matin où il est mort ?
— Non, lieutenant.
Bak sentit qu’il était allé trop vite.
— L’aurais-tu reconnu, si tu l’avais vu ?
— Oh, ça oui ! Je le croisais souvent dans les couloirs de la maison royale, pendant que je vérifiais si les gardes étaient bien à leur poste. Je l’ai également remarqué dans la salle d’audience et certaines antichambres, alors qu’il attendait d’être reçu par un haut fonctionnaire.
Bak se rappela son unique visite dans la maison royale. Une multitude de bâtiments, un dédale de couloirs, des dizaines de chambres, d’innombrables courtisans et, parmi eux, pas un visage familier.
— Comment pouvais-tu être certain que l’homme que tu voyais était Baket-Amon ?
— Ne t’en ai-je donc pas parlé ? dit Merymosé, étonné de cet oubli. J’avais été désigné pour l’accompagner lors d’une partie de chasse, il y a près de deux ans. Je lui servais de bras droit. Nous sommes allés loin au nord de Mennoufer pour chercher du gibier dans les marais. Ces moments-là, je ne les oublierai jamais.
— Je vois que tu appréciais le prince.
— Beaucoup. Il exprimait toujours ses désirs clairement et n’exigeait pas l’impossible. Il était facile à contenter et montrait sa satisfaction sans réserve. J’ai regretté de voir notre expédition se terminer.
Une partie de chasse. Bak n’avait jamais participé à une chasse organisée pour la noblesse, mais des histoires couraient à ce sujet. Des accidents survenaient souvent, quand les bêtes sauvages fuyaient, prises de panique, et que les chasseurs cédaient à l’excitation de la poursuite.
— S’est-il produit un événement inhabituel pendant la chasse ?
— Non, lieutenant. Nous n’avons pas trouvé de gros gibier, mais un homme a percé d’une lance un sanglier et un autre a blessé gravement une vache, qu’il a fallu achever. Nous avons aussi tué du petit gibier. Des lièvres, pour l’essentiel.
La mort d’une vache dans les marais du Nord ne pouvait en aucune manière avoir causé le meurtre d’un prince sur la frontière sud, à près d’un mois de voyage.
— Baket-Amon chassait-il souvent ?
— Oui, d’après ce que j’ai cru comprendre.
— Ses compagnons paraissaient-ils l’apprécier ?
— Ça, oui !
Merymosé dut se rendre compte que son enthousiasme était par trop débordant, car il rougit.
— Il était d’une adresse exceptionnelle à l’arc et à la lance, mais il se refrénait pour permettre aux autres de rapporter autant de prises que lui.
L’envie était parfois une maîtresse cruelle.
— Quelqu’un a-t-il été blessé, durant ce voyage ?
— Un homme s’est foulé la cheville et tout le monde est tombé dans la boue à un moment ou un autre. Personne n’a échappé aux bleus ni aux contusions.
« Rien de ce côté-là », estima Bak.
— Avait-on emmené des jeunes femmes ?
— Oui. En nombre suffisant pour chacun des nobles.
Comme pour devancer la question suivante, Merymosé précisa :
— Personne n’eut de motif de jalousie. Elles veillèrent à ce qu’aucun homme n’aille se coucher seul.
Bak scruta le jeune lieutenant, qui brossait de l’expédition un tableau idyllique. Ces jours et ces nuits avaient-ils été aussi exempts de tension que Merymosé le croyait ou voulait le prétendre ?
— L’un des membres de l’expédition avait-il pris part à cette chasse ?
— Non, lieutenant.
Bak allait chercher bien loin, il le savait. Une partie de chasse pouvait être à l’origine d’un meurtre, mais pas nécessairement. Et même si c’était le cas, la première dont il entendait parler n’était sans doute pas d’une importance déterminante.
Sur la berge, Neboua et Bak regardèrent le groupe embarquer afin de se rendre à la forteresse de l’île. L’inspecteur franchit la planche étroite avec une agilité surprenante de la part d’un homme qui ressemblait tant à un scribe. Le capitaine Minkheper montra qu’il avait le pied marin, de même que Sennefer. Horhotep hésita, mais le sourire goguenard de Neboua l’incita à monter bien vite.
Le bateau était large et plat, un peu comme une barge de taille réduite. Il servait à transporter les gens et les animaux d’une rive à l’autre ou d’une île à l’autre. Simple et pratique, il était dépourvu de peinture et d’ornements. Une lourde toile tendue entre des poteaux fragiles procurait de l’ombre. Il empestait les déjections animales, le poisson et la sueur. La coque grinçait, le gréement craquait, la voile rapiécée battait contre le mât et les vergues.
— Comment as-tu convaincu Amonked de nous emmener ? chuchota Bak à Neboua.
— Je comptais mentir, prétendre que personne ici ne les accepterait à bord à moins que nous ne venions. Je n’en ai pas eu besoin.
— La réalité était encore pire ?
— Les pêcheurs ne voulaient rien avoir à faire avec eux. Deux fermiers se disaient prêts à les prendre, mais ils éprouvent tant de rancœur à cause de la mort de Baket-Amon et du risque que l’armée s’en aille, que je craignais un accident malheureux.
— Malgré notre présence ? s’étonna Bak.
— L’un d’eux a demandé si nous savions nager.
En temps normal, Bak aurait éclaté de rire, mais il n’en eut aucune envie.
— Et lui ? interrogea-t-il, en désignant le passeur du menton.
— Nous payons le triple du prix. Et j’ai juré qu’il serait le premier à se noyer si le bateau coulait.
— Je me sens hors de mon élément sur cette terre stérile et désolée, confia le capitaine Minkheper.
Du rocher où il se tenait avec Bak, il contemplait la passe étroite entre l’île et la rive occidentale, couverte de sable doré apporté par le vent du désert.
— À Kemet, j’ai passé l’essentiel de ma vie à naviguer sur un fleuve large et profond. Les champs qui le bordent, verdoyants et fertiles, prodiguent de généreuses moissons. Le désert s’étend de part et d’autre, au-delà de la vallée, mais si loin qu’on se sent en sécurité.
— Si l’on songe à t’élever au grade d’amiral, c’est que tu as aussi navigué sur la Grande Verte.
— Oui, bien longtemps. Mais, au plus profond de moi, je suis un habitant de Kemet.
— La couleur de tes cheveux donne une autre impression.
Minkheper passa sa main dans ses boucles dorées avec un sourire embarrassé.
— Mes ancêtres vivaient dans le royaume insulaire de Keftiou et sur des terres situées plus loin au nord. Comme moi, c’étaient des hommes de la mer.
Il scruta l’eau qui coulait à leurs pieds ; des vaguelettes révélaient la présence d’écueils.
— Le niveau du fleuve est bas. Jusqu’où s’élève-t-il au plus fort de la crue ?
— Ceux qui pêchent ici, comme l’ont fait leurs ancêtres pendant des générations, disent qu’il atteint quatre fois la taille d’un homme, voire davantage. Ils parlent du fleuve près de Bouhen, mais je suppose qu’il en va à peu près de même dans le Ventre de Pierres.
Bak et Minkheper descendirent du rocher et se dirigèrent vers le mur en briques crues, partiellement construit, de la nouvelle forteresse.
— Je n’ai jamais eu envie de le voir par moi-même. Ces eaux sont tumultueuses et peuvent tuer en un instant.
— Elles ont l’air assez inoffensives, à présent.
— Les apparences sont souvent trompeuses, répliqua Bak d’un ton dur.
Il savait de quoi il parlait. Naguère, il avait été emporté par les rapides les plus dangereux du fleuve. Le capitaine posa sur lui un regard interrogateur, mais Bak, qui commençait à peine à se remettre de cette expérience, n’avait pas envie de raviver ses souvenirs.
— Passes-tu beaucoup de temps dans la capitale ?
— Autrefois, ce n’était pas le cas, mais j’y suis contraint désormais, répondit le capitaine d’un ton désenchanté. Comment espérerais-je atteindre le noble rang d’amiral sans être connu de ceux qui peuvent parler en ma faveur à notre reine ?
Bak contourna un buisson, mettant deux cailles en fuite.
— Tu fais preuve d’une grande lucidité.
— Crois-moi, lieutenant, je commence à me lasser de ces compromissions. C’est avant tout pour cela que j’ai accepté d’accompagner Amonked dans le Sud.
« Sans doute, pensa Bak. Mais aussi dans l’espoir que ton étude sur le percement d’un canal te vaudrait la faveur d’Hatchepsout. »
— Qui t’a proposé ce voyage ?
— Le contrôleur de la flotte royale, que je connais depuis des années. Il m’a conduit chez Amonked, où j’ai rencontré Sennefer et Horhotep. Les autres membres du groupe m’étaient inconnus avant l’appareillage.
— Et le prince Baket-Amon ?
— Je ne l’avais vu qu’une seule fois. On ne peut pas dire que je le connaissais.
Ils dépassèrent un pan de mur et montèrent sur une épaisse pierre plate qui servirait un jour de fondation. Plus loin, une longue file irrégulière d’enfants apportait des briques à une vingtaine de maçons occupés à égaliser les assises d’un mur.
— Par le moindre hasard, l’aurais-tu aperçu le matin de sa mort ?
— Je crains de ne pouvoir t’aider, lieutenant.
Bak se lassait de poser des questions auxquelles personne ne semblait capable de répondre.
— Ce jour-là, as-tu entendu quoi que ce soit d’inhabituel qui pouvait laisser présager un malheur ?
Minkheper répondit avec un petit rire cynique :
— J’ai surpris une dispute entre Nefret et Amonked. À leurs voix, cela ne m’aurait guère étonné d’apprendre qu’elle avait été assassinée. En dehors de cela, je ne vois que l’agression contre nos marins, qui a été réprimée avant même de commencer.
Découragé, Bak regarda l’autre bout du site de construction, où le commandant de la forteresse montrait un mur de défense à Amonked, Horhotep et Sennefer. Neboua était allé parler aux lanciers qui gardaient le matériel et l’équipement pour décourager toute tentation de chapardage. Étant lui-même sorti du rang, il était aimé des troupes, qui se fiaient à lui.
Bak, allant devant, franchit une porte encore dépourvue de linteau. Ils passèrent près d’un terrain où des briques séchaient au soleil, puis traversèrent une étendue rude et rocailleuse, où de rares tamaris dépérissaient. Bak tentait de cerner Minkheper. Par bien des aspects, celui-ci était un être à part. Ses cheveux clairs le distinguaient des habitants de Kemet, son grade lui imposait la solitude d’un meneur d’hommes. Et voilà qu’il se trouvait en terre étrangère, avec des inconnus. Sa présence était providentielle, car il était pour Bak un observateur impartial.
— Voudrais-tu me livrer tes impressions sur tes compagnons de voyage ?
Minkheper répondit d’un air pensif :
— Amonked me blâmerait si je m’exprimais sans réserve.
— Il n’a pas besoin de le savoir.
Bak descendit au bord de l’eau par un petit sentier caillouteux. Il n’insista pas et laissa le capitaine libre de décider par lui-même.
Minkheper escalada un gros rocher qui surplombait le fleuve. Il examina les îles escarpées, les goulets d’eau turbulente, puis la rive orientale comme s’il voulait en sonder les secrets.
— Le commandement de la flotte est une tâche prenante, qui m’a laissé peu d’occasions de frayer avec les autres jusqu’à Bouhen. Mes impressions reposent donc sur des contacts limités.
— J’en tiendrai compte, capitaine.
Minkheper sauta du rocher pour marcher avec Bak le long du rivage. Le pépiement des passereaux s’élevait au-dessus du murmure des eaux.
— Je crois qu’Amonked est un homme bon et doux, qui hésiterait même à tuer un scorpion. Nefret a mis sa patience à rude épreuve. Il lui a répondu sèchement, voire avec brutalité, toutefois il n’a pas levé la main sur elle comme d’autres l’auraient fait. Au début, je l’ai pris pour un faible, mais je n’en suis plus si sûr.
— Pour moi, il exerce une constante maîtrise sur lui-même.
« Ou est-il simplement obtus et entêté ? » s’interrogea Bak.
Le capitaine sourit ironiquement.
— Je doute que tu dirais cela si tu l’avais entendu se quereller avec Nefret le matin où nous avons quitté Bouhen !
— Cette dispute pouvait-elle avoir trait à Baket-Amon ?
— Pas du tout. Nefret voulait retourner à Kemet, il tenait à ce qu’elle vienne à Semneh.
Minkheper s’arrêta pour observer une trace sur un rocher, indiquant le niveau de la crue, puis des broussailles déracinées par l’inondation de l’année précédente.
— À mon avis, elle l’aime et le respecte comme un bon oncle, bien plus que comme l’amant qu’il devrait être à ses yeux. Et elle a peur de cette contrée sauvage que nous traversons. Elle n’a pas l’intelligence de comprendre qu’elle se rend odieuse. Franchement, à la place d’Amonked, je la renverrais à son père et je romprais une fois pour toutes avec elle.
Bak se remémora l’adorable jeune femme qu’il avait vue dans le pavillon, bouleversée mais les yeux secs. Rompre ne devait pas être facile.
— Le scribe Thaneni, consciencieux à l’excès, est son esclave dévoué, continua Minkheper. Et le héraut Paouah, qui n’est qu’un enfant, s’empresse lui aussi à la satisfaire. Même Sennefer est sous le charme.
Surpris, Bak objecta :
— J’avais l’impression que rien ne l’atteignait.
— Il paraît distant, certes, néanmoins il se trouble sitôt qu’elle est dans les parages ; il éprouve de l’attirance pour elle. J’ai également remarqué qu’il ne semble pas à l’aise dans cette expédition. Mais ne compte pas sur lui pour plaider la cause de l’armée. Étant l’ami d’Amonked, il ne dira ni ne fera rien pour influencer sa décision.
— C’est le lieutenant Horhotep qui m’inquiète, dit Bak, espérant glaner une information qu’il pourrait utiliser contre l’officier. Je doute qu’il soit compétent, pourtant il tient dans sa paume le destin de milliers de gens qui vivent dans ce pays. Il vendrait son âme pour obtenir de l’avancement et se faire remarquer de notre souveraine.
— J’ignore ses talents de militaire, mais il arbore son ambition comme des hommes intrépides portent l’or de la vaillance : bien haut, avec fierté. Le lieutenant Merymosé m’inspire une meilleure opinion, malheureusement il est sous la coupe du conseiller.
Ils atteignirent la pointe sud de l’île et Minkheper en revint à la tâche qui justifiait sa présence. Bak répondit de son mieux à ses questions et lui montra ce qu’il souhaitait. C’était le moins qu’il pouvait faire. Il n’avait pratiquement rien appris de nouveau, cependant il appréciait le parler franc et sans détour du capitaine.
À moins que ce ne fût qu’un leurre.
La voile gonflée par une forte brise, le bac filait vers le sud. Le soleil semblait délavé et faible ; la fraîcheur de l’après-midi finissant faisait frissonner Bak et ses compagnons. À l’ouest, un léger nuage jaune marquait la progression de la caravane, qui avait dépassé la haute colline conique où se trouvait le premier poste de garde au sud de Kor. Sechou maintenait une vive allure, mettant à profit jusqu’au bout cette première journée où hommes et bêtes n’étaient pas encore las.
— Trois forteresses si proches qu’on peut se héler de l’une à l’autre, railla le lieutenant Horhotep, installé avec Amonked sous le petit abri de toile. Quel en est l’intérêt ? Cela dépasse l’entendement.
— Le trajet par le fleuve est rapide, répondit l’inspecteur. J’imagine qu’à pied il faudrait plus d’une heure.
— Pour Bouhen, je comprends. C’est une grande citadelle, raisonnablement fortifiée et en état presque acceptable. En ce qui concerne Kor, ceux qui s’y arrêtent ont de la chance de rester en vie. Si les murailles étaient moins épaisses, elles risqueraient de s’effondrer. Quant à la forteresse que nous avons vue aujourd’hui…
— Le porc !
Neboua, à quelques pas de lui, cracha par-dessus la rambarde. Au moins avait-il le bon sens de parler tout bas.
— J’aimerais le jeter en pâture aux crocodiles.
— Tu n’es pas le seul, répondit Bak en désignant l’homme qui tenait la barre, à la poupe.
Le passeur, comme chacun à bord, avait tout entendu et fixait le conseiller d’un air menaçant. Bak remarqua que Sennefer observait lui aussi le passeur ; son attitude était grave, dénuée de l’ironie habituelle. Le capitaine Minkheper dissimulait mal son aversion à l’égard d’Horhotep qui continuait à vitupérer :
— Pourquoi ? Qu’on m’explique pourquoi ils ont besoin d’une nouvelle forteresse ! Pourquoi tant d’efforts et pareille dépense ? Abattre des ruines et reconstruire sur une île, de sorte qu’on ne peut s’y rendre qu’en bateau ! La forteresse sera difficile à armer, à équiper, et presque impossible à ravitailler.
— Pas plus d’intelligence qu’un tas de fumier ! grommela Neboua. Ignore-t-il donc que la moitié des forteresses du Ventre de Pierres sont bâties sur des îles ?
Bak, comme son ami, en avait assez. Il pénétra sous l’abri et, même si ce devait être en pure perte, interpella le conseiller :
— Ne t’est-il jamais venu à l’esprit, lieutenant, que ce nouveau fort occupe une position stratégique sur le fleuve ? Entouré d’eau et juste en aval des rapides, il sera pratiquement imprenable.
— La citadelle de Bouhen est plus grande. Ne sert-elle pas aussi bien cette fin ?
— Elle constitue une deuxième ligne de défense. Tu sais ce qu’est une position de repli, non ?
— Dans les régions en guerre, certainement. Mais ici ?
Avec un rire narquois, le conseiller lui tourna grossièrement le dos.
Bak fut submergé par la colère. Être pris de haut par ce médiocre ! Ravalant des paroles qu’il risquait de regretter, les poings serrés à en avoir mal, il passa devant Neboua et les autres sans un mot et se tint à la proue dans l’espoir que la brise l’aiderait à se calmer. Si le faucon attaché à la muraille de Kor était un message d’Hor-pen-Dechret, Bak serait armé pour contrer le conseiller arrogant. Hélas, il n’avait aucune preuve, seulement une intuition que même Neboua trouvait ridicule.
Le passeur mit le cap vers une petite oasis, au bout d’un oued desséché. Des carrés de légumes et des palmiers dattiers évoquaient un sol fertile et une habitation, probablement plus haut, sur une terre moins précieuse que cette minuscule plaine alluviale. Un bouquet d’acacias s’accrochait à une haute berge, plus au sud ; deux petits esquifs reposaient sous l’ombrage. L’endroit idéal pour débarquer les passagers, une voie facile pour rejoindre la piste du désert et la caravane.
Un mouvement sous les palmiers retint l’attention de Bak. Dans l’ombre, un groupe d’hommes observait leur approche. Il en dénombra quatorze, qui avaient quitté leur lopin de terre ou leur hameau pour montrer leur hostilité à l’inspecteur et à sa mission.
Alors que le bateau approchait de la rive, les hommes commencèrent à longer les champs ensoleillés en direction de l’eau. Chacun portait une houe, une faucille, un bâton ou un maillet. Autant d’outils qui pouvaient servir d’armes.